Turquie

L’enseignement de la tentative de putsch de juillet 2016 dans les écoles turques : vers une nouvelle représentation du social en Turquie?

Publié le

Page de titre de la brochure rentrée 2017-2018 Ministère de l'Education Nationale turque
Page de titre de la brochure rentrée 2017-2018 Ministère de l’Education Nationale turque

Par Camille de Felice

Quelques semaines après les événements du 15 juillet 2016 au cours desquels une frange de l’armée turque avait cherché à s’emparer du pouvoir par la force, lors de la rentrée scolaire 2016-2017, les élèves des classes allant de la première primaire à la terminale ont vu intégré à leur cursus un programme spécial de commémoration consistant à revenir sur la tentative de putsch ainsi que sur les mobilisations populaires qui avaient suivi[1].

Si la première semaine a été presque exclusivement consacrée à des activités portant sur le « 15-Juillet »- souvent désigné par l’appellation « Légende du 15-Juillet[2] » ou même « Victoire de la Démocratie du 15-Juillet »[3] dans les discours du gouvernement et dans la presse, le déroulement du premier jour de cours a néanmoins eu la particularité – à l’image d’une pièce de théâtre – d’être entièrement déterminé par le Ministère de l’Education Nationale. Avec une marge de manœuvre relativement réduite, les enseignants ont dû respecter les directives précises faisant que la cérémonie dédiée au 15-Juillet se tenant dans l’ensemble des écoles de Turquie a été presque identique : discours aux paroles décidées à Ankara, spectacles où les élèves reproduisaient les événements de la nuit du coup d’Etat, exposition avec des photos des « héros » du 15-Juillet, récitation de poèmes et finalement distribution d’une brochure relatant en détail la version officielle, validée par le régime, de cet événement désormais incontournable de la vie socio-politique turque.

Cette première journée de classe a donné le ton à une année entière de commémorations qui se sont étendues jusqu’au 29 octobre 2017. Parmi les activités organisées relevons notamment l’écriture de lettres dans lesquelles les élèves pouvaient laisser libre cours à leurs émotions et impressions suite aux dudit événements, visite aux « lieux » du 15-Juillet- à savoir les places et rues investies par des pans entiers de la population qui se sont mobilisés en réponse aux appels du gouvernement à défendre et revendiquer la démocratie- visite également aux familles des héros et « martyrs » locaux, réalisation de panneaux où prenaient place citations, dessins ainsi qu’images de ceux qui « ont fait le 15-Juillet en se sacrifiant pour leur pays et pour préserver la démocratie » ou encore production de court-métrages disponibles directement sur le site des écoles voire même celui du Ministère de l’Education nationale.

Eskisehir Burcu Ekinci 28.09.2017 ilk ders 15 temmuz

Aux termes d’une année d’activités organisés dans les écoles, le gouvernement a été en mesure de produire une nouvelle brochure à distribuer dans les établissements lors de la rentrée 2017-2018, constituée cette fois des œuvres des écoliers. En parallèle de la publication de ce fascicule spécial, les événements du 15-Juillet ont commencé à être intégrés dans le cursus ordinaire, puisque désormais des sous-chapitres sont consacrés à ce sujet dans les manuels, notamment de sciences sociales, mais également de turc et de religion. Néanmoins l’intégration de ce sujet aux livres utilisés dans les classes n’a pas été effectués de manière homogène ; seuls les ouvrages ayant connu une nouvelle édition, postérieure à 2016, ont vu cet épisode être incorporé à leur programme. Toutefois, il est à prévoir que progressivement le 15-Juillet sera inclus dans d’autres manuels, dont ceux d’histoire, dans les années à venir.

 

Au-delà du seul enseignement de cette tentative de coup d’Etat, certes élevée au quasi rang de nouvel an zéro par plusieurs personnalités proches ou membres de l’AKP, c’est une nouvelle représentation du social qui est promue par ce biais. En effet l’école demeure le lieu idéal dont tout pouvoir cherche à s’emparer à des fins idéologiques dans le but d’imposer une représentation du social légitimant la domination d’un groupe sur un, voire des autres.

Dans le présent cas ceci passe par l’écriture d’une nouvelle histoire de la Turquie contemporaine. En effet, lors de la mise en récit de l’histoire qui est un processus inévitable lors de la construction des faits historiques, des éléments sont tus, oubli qui serait d’ailleurs, selon le sociologue Anthony D. Smith[4], nécessaire au fondement du discours nationaliste.

L’historien François Audigier souligne le fait qu’à travers les disciplines relevant des sciences sociales, à savoir la triade histoire-géographie-éducation civique- il y a une volonté du pouvoir d’atteindre des objectifs d’ordre idéologique en cherchant non seulement à communiquer des concepts et des valeurs à la génération qui constituera la relève mais également à transmettre- de manière sous-jacente- une représentation partagée du monde donnée, d’imposer un référent consensuel, acceptable par tous. Du fait du caractère obligatoire de l’école pour l’ensemble de la population d’un Etat, celle-ci demeure un lieu privilégié de la lutte pour le pouvoir symbolique et l’imposition d’une certaine représentation du social. Les enseignements dispensés constituent de fait les théories dominantes et orthodoxes d’une société et d’une époque données.

Eda Saygi 15-7 panosu (1)

L’introduction de références au 15-Juillet dans certains manuels s’inscrit plus largement dans une importante vague de réformes scolaires qu’on peut faire remonter à 2012 et aux nombreuses modifications notables qui avaient été alors approuvées. Lorsqu’interviennent des changements au niveau du programme ce sont également des variations du paradigme de sélection de ce qui sera enseigné qui sont à prendre en compte. Tout en conservant une majorité des incontournables de la tradition scolaire turque, on observe une volonté d’établir le 15-Juillet comme une date fondamentale ; constitutive non seulement de l’histoire turque mais de manière plus transcendante de sa destinée et de son identité ; étant comparable – et de fait comparée – à la conquête d’Istanbul en 1453, à la victoire de Çanakkale lors de la Grande Guerre ou encore à la déclaration de la République turque en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk.

L’enseignement représente pour tout pouvoir un espace à investir afin d’y asseoir une certaine représentation du social et donc, dans le présent cas, une certaine idée de la Turquie. En cela, Recep Tayyip Erdoğan, l’actuel président turc, se pose en concurrent de Mustafa Kemal, en cherchant à établir sa vision propre de la Turquie mais également de l’identité nationale et civique. Les ambitions ont pour objectif de dépasser et supplanter la figure légendaire d’Atatürk et de renouer avec la tradition ottomane qui assignait au territoire anatolien et aux Turcs un statut de leadership régional voire du monde musulman.

[1] DE FELICE Camille, L’enseignement du 15-Juillet dans les écoles turques : rupture ou continuité dans le processus de fabrique du citoyen républicain ? Observatoire de la Vie Politique Turque, décembre 2017

[2] 15 Temmuz Destanı

[3] 15 Temmuz Demokrasi Zaferi

[4] SMITH Anthony D., Nations and nationalisms in a Global Era, Polity Press, Cambridge, 1995

Publicités

Tentative de coup d’état en Turquie en 2016. Un témoignage de première main.

Publié le

coup-democracy_wins_-_pano1en12rnks3_0
Source: https://krytyka.com/sites/krytyka/files/styles/article_image/public/images/opinions/coup-democracy_wins_-_pano1en12rnks3_0.jpg?itok=KeBnafqF

Par Taner Toraman, traduit par Elsa Cailletaud.

Au cours de la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une faction des forces armées turques a tenté de renverser le gouvernement islamo-conservateur du AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, « Parti de la justice et du développement »). De nombreuses questions demeurent à ce jour sans réponse concernant cette tentative de coup d’état, qui s’est soldée par un échec. Une chose est cependant certaine : ses conséquences ont été grandes et ses traces sont loin d’avoir disparu dans la vie politique turque.

Voici un compte-rendu des événements, transmis par un témoin qui désire rester anonyme. Il arrivait justement à Istanbul le soir du soulèvement.

Le vol.

Jet Coup« J’avais décidé de partir pour Istanbul le 15 juillet 2016 pour me rendre sur le chantier de ma maison et constater l’avancement des travaux. Au moment de mon départ de Suisse, je n’ai rien remarqué d’anormal. Ce n’est que peu de temps avant notre atterrissage que la première bizarrerie s’est manifestée : alors que nous apercevions déjà la ville, l’engin a accéléré et repris de l’altitude, puis il a viré en direction de la Mer de Marmara et tournoyé au-dessus pendant environ un quart d’heure. C’était louche.

Le coup d’état

Quand je suis arrivé sur la place Taksim, des gens chantaient et jouaient de la musique. Cela ressemblait un peu aux représentations qui se tiennent au parc Gezi les vendredi soirs, c’était comme une grande fête. Une foule de curieux observait la scène. Moi, j’ai pris le métro jusqu’à Sarıyer pour me rendre à mon hôtel. Là-bas, rien ne semblait avoir changé depuis ma dernière visite. Tout paraissait normal. À onze heures et demie pourtant, un appel m’a réveillé : une proche voulait savoir où j’étais, si tout allait bien, si je n’avais pas eu de problème. Elle m’a dit qu’un darbe (« coup d’état ») venait d’avoir lieu. Encore un peu endormi, j’ai cru qu’elle avait dit deprem (« tremblement de terre »).

Atatürk Intl. Airport
Photo par auteur

J’ai vu après avoir raccroché que ma femme, qui ne m’avait pas accompagné en Turquie, avait essayé de m’appeler plusieurs fois pendant mon sommeil. J’ai rappelé. Elle m’a dit que des reportages en direct à la télé diffusaient des images du putsch en Turquie et qu’elle s’inquiétait pour moi. Après ces conversations, j’ai décidé de sortir pour voir ce qui se passait. Il était un peu plus de minuit.

Rumelikavağı Boğaziçi İstanbul
Sariye Büyükdere

À l’extérieur régnait un climat étrange. Mon hôtel était situé à Büyükdere, un quartier près de Sarıyer. J’ai marché jusqu’à la rue principale, celle où se trouvent tous les cafés et les restaurants. Habituellement, le vendredi soir, c’est un endroit très animé. Cette fois, il était désert.

Un peu plus loin, je suis tombé sur un grand groupe : une trentaine de personnes qui faisaient la queue au distributeur d’argent. Ils m’ont dit qu’ils avaient peur de ne plus avoir accès à leurs économies dans les jours à venir à cause du coup d’état. En entendant cela, j’ai su que la situation était grave et la crise imminente : lorsque les gens se mettent à retirer de l’argent et à constituer des réserves de nourriture, c’est toujours mauvais signe.

Peu après, dans le quartier voisin, à Çayirbasi, j’ai atteint le poste régional de commandement des garde-côtes turcs du Bosphore. Pas un chat. Pas de garde-côte, pas de militaire, pas de policier. Pas le moindre représentant de l’État.

Sariyer

Au retour, j’ai décidé d’aller jeter un œil dans trois ou quatre cafés de Büyükdere, connus pour être des repaires sociaux-démocrates. Habituellement, ces cafés sont tellement bondés qu’il est difficile de trouver une place pour s’asseoir. Ce soir-là, ils étaient presque vides. Il y avait peut-être cinq ou six personnes qui jouaient aux cartes.

Plusieurs hommes politiques s’exprimaient à la télévision, notamment Ahmet Davutoğlu (alors premier ministre de Turquie) et Abdulla Gül (alors président de Turquie). Bizarrement, ce dernier parlait de façon très agressive, ce qui n’est pas son style du tout. Fait plus frappant encore : chacun appelait d’un endroit différent, mais, comme s’ils s’étaient mis d’accord à l’avance, tous avaient le même discours, selon lequel le peuple devait soutenir et protéger son gouvernement en descendant dans les rues. C’était vraiment étrange : la télévision diffusait les images de l’armurerie lourde déployée par les putschistes…et le gouvernement envoyait des civils sans arme pour les contrer ? Quelque chose m’échappait.

À deux heures, les muezzins de toutes les mosquées ont lancé leurs appels à la prière, puis, tout comme les hommes politiques à la télévision, un appel à la protection du gouvernement. Quiconque essayait de lui nuire serait sévèrement puni. Je n’en croyais pas mes oreilles : ils ne plaidaient pas pour la pacification, mais bien pour le combat ! Tout cela semblait irréel…

Les conséquences

À mon réveil, le lendemain matin à neuf heures, j’ai écouté les informations. Selon les estimations, environ 3 000 salariés des institutions étatiques, présumés sympathisants du mouvement putschiste, avaient été arrêtés. Je me suis demandé comment le gouvernement avait fait pour identifier aussi rapidement qui appartenait à quel camp, et surtout pour arrêter tous les suspects au cours de cette nuit chaotique.

Dehors, tout était toujours très calme. Il n’y avait pas un seul taxi ou bus en service, ni de minibus, véhicule qui pullule habituellement dans les rues d’Istanbul. Sur mon chemin, je suis passé de nouveau devant les postes des garde-frontières et de la police locale. Il n’y avait toujours personne, mais les gros bus publics avaient été garés devant l’entrée de la gendarmerie. J’ai d’abord pensé qu’ils allaient servir à transporter les soldats rapidement d’un poste à un autre, mais j’ai appris plus tard qu’ils étaient là en réalité pour assurer la sécurité des bâtiments paramilitaires en empêchant une éventuelle charge des tanks des factions putschistes. La police se protégeait, mais ne protégeait pas les civils.

Au cours de la journée, les informations diffusées par les médias sont devenues si absurdes qu’avec un soupçon de bon sens, il était impossible de les croire. À midi, Fethullah Gülen, homme auparavant respecté et adulé, était subitement devenu le terroriste Fetö, et, bien que le coup d’état ait été un échec total, les journalistes semblaient affirmer qu’il avait réussi à contrôler secrètement tous les pouvoirs militaires, économiques et judiciaires de Turquie avant le putsch.

L’exhibition des symboles nationalistes a commencé. Avant le coup d’état, les supporters du AKP ne semblaient pas très attachés au drapeau turc, mais, d’un seul coup, ils se sont tous mis à l’agiter au sein de grands cortèges, au son de marches de l’Empire Ottoman, en criant « Allahu Akbar ! » (« Allah est grand ! »).

Le MHP (Milliyetçi Hareket Partisi, « Parti d’action nationaliste ») a rapidement rejoint ces manifestations. Dès le premier jour après le coup d’état, son dirigeant a assuré le AKP de son soutien et les deux partis ont formé une alliance.

En marge de tout cela, certains manifestaient pour la protection de la démocratie et de la liberté.

C’est dans cette situation qu’était la Turquie lorsque je l’ai quittée pour retourner en Suisse, après avoir vérifié l’état d’avancement du chantier de ma maison.

 

L’empire ottoman aujourd’hui : un musée-souvenir en Turquie ?

Publié le Mis à jour le

DSC05310
Photo de Camille de Félice.

Par Camille de Félice.

 La période ayant suivi la tentative de coup d’État en Turquie, survenu le 15 juillet 2016, a été caractérisée par un effort de remodelage de l’histoire. Ce phénomène de révision historique, déjà évoqué dans un précédent article de ce blog, est récurrent dans l’histoire de la Turquie depuis la déclaration de la République par Mustafa Kemal en 1923. Ce dernier décide alors de privilégier l’histoire préislamique du peuple turc, considérant la période ottomane comme une période réactionnaire et rétrograde qu’il faut rejeter. Cette volonté de manipuler l’histoire a connu un tournant avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP (le Parti de la justice et du développement) en 2002. Ce parti, héritier de l’islam politique turc, se pose comme la voix d’une majorité jusque-là trop souvent ignorée, voire méprisée, par l’élite kémaliste. Cette prise de pouvoir a permis à la Turquie de se réapproprier les périodes islamique et ottomane de son histoire. Parmi les symboles de ce retour de l’héritage impérial auparavant refoulé, on trouve entre autres la multiplication des emblèmes du pouvoir ottoman[1], utilisés comme décorations, comme autocollants sur les pare-brises des voitures et les coques de portable, mais aussi les nombreux cafés dits « ottomans », la prolifération de vendeurs de glaces en costume correspondant en tout point à l’image orientaliste que l’on se fait du Turc ottoman en Europe, ainsi que la popularité de ce style dans les magasins d’ameublement. Lire la suite »

L’UE a de quoi sortir la tête basse du sommet sur la crise migratoire

Publié le Mis à jour le

Puisque la Conférence annuelle GIMUN 2016 a lieu cette semaine, nous vous offrons chaque jour un accès exclusif à un article publié dans le journal de la conférence, au même moment que les participants et dans nos deux langues. Allez voir le site de GIMUN pour lire la version intégrale des GIMUN Chronicles!

15209137777_c89a546115_z

Par Ashli Molina, traduit par Joris Bervoet

Alors que l’Europe a convenu de « fermer » la route des Balkans, empêchant ainsi les demandeurs d’asile d’arriver sur son sol, la Turquie a accepté de les accueillir à bras ouverts dans ses camps. Cette proposition a été rendue possible par un accord – appelons-le un échange de migrants – préparé en début de semaine lors d’un sommet entre l’Union européenne et la Turquie qui a campé sur ses positions. Ankara a réclamé une aide financière conséquente afin que les réfugiés puissent rester en Turquie, l’accélération des négociations en vue de son adhésion à l’UE et un régime sans visas pour les ressortissants turcs voyageant dans l’Union. Toutefois, les nouvelles mesures bafouent les valeurs européennes et les droits de l’homme, et ne parviennent pas à apporter une réponse adéquate à la crise des réfugiés qui ne cesse d’empirer. Il s’agit d’une solution de facilité qui arrange toute l’Europe. Lire la suite »

Plus qu’un enjeu régional, la désertification a une portée mondiale

Publié le

361724.jpg
Source: UN Photo/Martine Perret

Par Didem Eker, traduit par Cécile Guiraud

Le climat n’a cessé d’évoluer au cours des dernières années et la planète se réchauffe de jour en jour. Selon les rapports scientifiques, les changements climatiques se produisent à une vitesse alarmante. Si les États ne prennent pas leurs responsabilités en matière de réchauffement climatique et de désertification, la Terre se réchauffera de 4,5 °C d’ici à 2100. Il est crucial d’inverser les effets négatifs des changements climatiques et de remédier à la situation. Lire la suite »