coup d’état

Tentative de coup d’état en Turquie en 2016. Un témoignage de première main.

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Par Taner Toraman, traduit par Elsa Cailletaud.

Au cours de la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une faction des forces armées turques a tenté de renverser le gouvernement islamo-conservateur du AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, « Parti de la justice et du développement »). De nombreuses questions demeurent à ce jour sans réponse concernant cette tentative de coup d’état, qui s’est soldée par un échec. Une chose est cependant certaine : ses conséquences ont été grandes et ses traces sont loin d’avoir disparu dans la vie politique turque.

Voici un compte-rendu des événements, transmis par un témoin qui désire rester anonyme. Il arrivait justement à Istanbul le soir du soulèvement.

Le vol.

Jet Coup« J’avais décidé de partir pour Istanbul le 15 juillet 2016 pour me rendre sur le chantier de ma maison et constater l’avancement des travaux. Au moment de mon départ de Suisse, je n’ai rien remarqué d’anormal. Ce n’est que peu de temps avant notre atterrissage que la première bizarrerie s’est manifestée : alors que nous apercevions déjà la ville, l’engin a accéléré et repris de l’altitude, puis il a viré en direction de la Mer de Marmara et tournoyé au-dessus pendant environ un quart d’heure. C’était louche.

Le coup d’état

Quand je suis arrivé sur la place Taksim, des gens chantaient et jouaient de la musique. Cela ressemblait un peu aux représentations qui se tiennent au parc Gezi les vendredi soirs, c’était comme une grande fête. Une foule de curieux observait la scène. Moi, j’ai pris le métro jusqu’à Sarıyer pour me rendre à mon hôtel. Là-bas, rien ne semblait avoir changé depuis ma dernière visite. Tout paraissait normal. À onze heures et demie pourtant, un appel m’a réveillé : une proche voulait savoir où j’étais, si tout allait bien, si je n’avais pas eu de problème. Elle m’a dit qu’un darbe (« coup d’état ») venait d’avoir lieu. Encore un peu endormi, j’ai cru qu’elle avait dit deprem (« tremblement de terre »).

Atatürk Intl. Airport
Photo par auteur

J’ai vu après avoir raccroché que ma femme, qui ne m’avait pas accompagné en Turquie, avait essayé de m’appeler plusieurs fois pendant mon sommeil. J’ai rappelé. Elle m’a dit que des reportages en direct à la télé diffusaient des images du putsch en Turquie et qu’elle s’inquiétait pour moi. Après ces conversations, j’ai décidé de sortir pour voir ce qui se passait. Il était un peu plus de minuit.

Rumelikavağı Boğaziçi İstanbul
Sariye Büyükdere

À l’extérieur régnait un climat étrange. Mon hôtel était situé à Büyükdere, un quartier près de Sarıyer. J’ai marché jusqu’à la rue principale, celle où se trouvent tous les cafés et les restaurants. Habituellement, le vendredi soir, c’est un endroit très animé. Cette fois, il était désert.

Un peu plus loin, je suis tombé sur un grand groupe : une trentaine de personnes qui faisaient la queue au distributeur d’argent. Ils m’ont dit qu’ils avaient peur de ne plus avoir accès à leurs économies dans les jours à venir à cause du coup d’état. En entendant cela, j’ai su que la situation était grave et la crise imminente : lorsque les gens se mettent à retirer de l’argent et à constituer des réserves de nourriture, c’est toujours mauvais signe.

Peu après, dans le quartier voisin, à Çayirbasi, j’ai atteint le poste régional de commandement des garde-côtes turcs du Bosphore. Pas un chat. Pas de garde-côte, pas de militaire, pas de policier. Pas le moindre représentant de l’État.

Sariyer

Au retour, j’ai décidé d’aller jeter un œil dans trois ou quatre cafés de Büyükdere, connus pour être des repaires sociaux-démocrates. Habituellement, ces cafés sont tellement bondés qu’il est difficile de trouver une place pour s’asseoir. Ce soir-là, ils étaient presque vides. Il y avait peut-être cinq ou six personnes qui jouaient aux cartes.

Plusieurs hommes politiques s’exprimaient à la télévision, notamment Ahmet Davutoğlu (alors premier ministre de Turquie) et Abdulla Gül (alors président de Turquie). Bizarrement, ce dernier parlait de façon très agressive, ce qui n’est pas son style du tout. Fait plus frappant encore : chacun appelait d’un endroit différent, mais, comme s’ils s’étaient mis d’accord à l’avance, tous avaient le même discours, selon lequel le peuple devait soutenir et protéger son gouvernement en descendant dans les rues. C’était vraiment étrange : la télévision diffusait les images de l’armurerie lourde déployée par les putschistes…et le gouvernement envoyait des civils sans arme pour les contrer ? Quelque chose m’échappait.

À deux heures, les muezzins de toutes les mosquées ont lancé leurs appels à la prière, puis, tout comme les hommes politiques à la télévision, un appel à la protection du gouvernement. Quiconque essayait de lui nuire serait sévèrement puni. Je n’en croyais pas mes oreilles : ils ne plaidaient pas pour la pacification, mais bien pour le combat ! Tout cela semblait irréel…

Les conséquences

À mon réveil, le lendemain matin à neuf heures, j’ai écouté les informations. Selon les estimations, environ 3 000 salariés des institutions étatiques, présumés sympathisants du mouvement putschiste, avaient été arrêtés. Je me suis demandé comment le gouvernement avait fait pour identifier aussi rapidement qui appartenait à quel camp, et surtout pour arrêter tous les suspects au cours de cette nuit chaotique.

Dehors, tout était toujours très calme. Il n’y avait pas un seul taxi ou bus en service, ni de minibus, véhicule qui pullule habituellement dans les rues d’Istanbul. Sur mon chemin, je suis passé de nouveau devant les postes des garde-frontières et de la police locale. Il n’y avait toujours personne, mais les gros bus publics avaient été garés devant l’entrée de la gendarmerie. J’ai d’abord pensé qu’ils allaient servir à transporter les soldats rapidement d’un poste à un autre, mais j’ai appris plus tard qu’ils étaient là en réalité pour assurer la sécurité des bâtiments paramilitaires en empêchant une éventuelle charge des tanks des factions putschistes. La police se protégeait, mais ne protégeait pas les civils.

Au cours de la journée, les informations diffusées par les médias sont devenues si absurdes qu’avec un soupçon de bon sens, il était impossible de les croire. À midi, Fethullah Gülen, homme auparavant respecté et adulé, était subitement devenu le terroriste Fetö, et, bien que le coup d’état ait été un échec total, les journalistes semblaient affirmer qu’il avait réussi à contrôler secrètement tous les pouvoirs militaires, économiques et judiciaires de Turquie avant le putsch.

L’exhibition des symboles nationalistes a commencé. Avant le coup d’état, les supporters du AKP ne semblaient pas très attachés au drapeau turc, mais, d’un seul coup, ils se sont tous mis à l’agiter au sein de grands cortèges, au son de marches de l’Empire Ottoman, en criant « Allahu Akbar ! » (« Allah est grand ! »).

Le MHP (Milliyetçi Hareket Partisi, « Parti d’action nationaliste ») a rapidement rejoint ces manifestations. Dès le premier jour après le coup d’état, son dirigeant a assuré le AKP de son soutien et les deux partis ont formé une alliance.

En marge de tout cela, certains manifestaient pour la protection de la démocratie et de la liberté.

C’est dans cette situation qu’était la Turquie lorsque je l’ai quittée pour retourner en Suisse, après avoir vérifié l’état d’avancement du chantier de ma maison.

 

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