Films

Le film iranien « La Fête du feu » d’Asghar Farhadi: analyse genre.

Publié le

Bita film 1

Par Bita Ibrahimi.

Le cinéma iranien est devenu le vecteur de la critique sociale et les femmes y tiennent un rôle important, de surcroit après la Révolution iranienne. Quasi inexistante au début de la Révolution, la présence de la femme devant et derrière la caméra s’affirme progressivement malgré les interdictions : les femmes doivent apparaitre à l’écran en hijab[1] et prôner la chasteté[2], en faisant de la situation de la femme en Iran « un cinéma engagé» selon Asal Bagheri.[3]

Dans les films iraniens, les femmes ont un mode de vie qui impose d’accepter la domination masculine, elles sont réduites à des rôles traditionnels, en tant que mère, épouse et femme au foyer, et leurs activités sont  assez sommaires : elles s’occupent de l’éducation des enfants, se font belle pour son mari et s’attèlent aux tâches ménagères. De plus, ces films reflètent une image préfabriquée des hommes et des femmes : généralement, les hommes sont mis sur un piédestal et représentent l’autorité et le despotisme, alors que les femmes sont dépeintes péjorativement à travers une fébrilité, une dépendance et une beauté fatale, les clichés sexistes et machistes. Au fil du temps, l’obligation de l’hijab a conduit à représenter une image particulière des femmes dans le cinéma iranien par rapport aux cinémas des autres pays. Le rôle du cinéma iranien est important car il continue de véhiculer les images et les stéréotypes en les encrant dans des « normes » sociétales.

La représentation genre prend un rôle saisissant dans l’Iran actuel, il en est de même au cœur de cette analyse à travers le film d’Asghar Farhadi qui se considère comme l’un des plus importants réalisateurs en Iran et dans le monde. Farahdi, un scénariste et réalisateur iranien,[4] est connu dans le monde cinématographique, son film, La Fête du feu (2006), a rencontré un succès non négligeable en Iran, tout en ayant remporté des prix dans deux festivals étrangers, à Nantes et Chicago.

Une plongée dans l’intimité d’un couple iranien à l’épreuve d’une infidélité conjugale.

Le film est dédié au sujet principal : un couple iranien à l’épreuve des obstacles de la vie. L’action se déroule durant le nouvel an iranien, la Fête du feu[5], Chaharshanbeh Suri, d’origine persane, interdite par les mollahs, pendant laquelle des luminaires et décorations sont installés dans les grandes villes et où des feux sont allumés. Ce contexte de fête populaire n’est pourtant que la toile de fond du drame intime d’un jeune couple iranien qui se déroule en intérieur et met en lumière trois personnages principaux féminins.

La première femme apparaissant dans ce film est une femme de ménage, Rouhi, d’une famille pauvre et pieuse, qui fait du ménage hebdomadaire et vient pour le dernier nettoyage traditionnel avant le passage au nouvel an[6]. Rouhi est fiancée et cherche à gagner de l’argent pour son mariage. Dans le film, Rouhi représente une femme pauvre, provinciale et croyante, qui porte le tchador.[7] Pendant le film, elle regarde tous les évènements en tant que spectateur. Elle est une personne passive et elle ne parle pas beaucoup, de surcroît, le réalisateur la représente comme une femme satisfaite de sa vie et de sa condition générale, même si par la suite le spectateur découvre les éléments de l’intrigue à travers son regard. De son rôle passif, elle occupe, par la suite, une place très importante au niveau de la narration.

La deuxième femme du film est Mojdeh, la femme chez qui Rouhi vient faire le ménage. Elle vient d’une famille de la classe sociale aisée et n’est pas croyante. Mojdeh a les cheveux courts, elle ne cuisine pas, ne respecte pas les devoirs d’une femme au foyer (selon les normes sociales) et elle n’a pas une apparence féminine à proprement parler. La troisième s’appelle Simin. Elle est la voisine de Mojdeh qui est coiffeuse. Elle est divorcée. Le réalisateur ne donne pas de détails sur sa vie, mais on sait que le mari (Mojtaba) trompe sa femme (Mojdeh) avec Simin.

Les figures féminines sous contraintes.

Bita film 2Le film montre les pressions sociales, économiques, religieuses qui pèsent sur la femme iranienne suivant différentes classes sociales. Toutes les femmes en Iran subissent une pression énorme, mais l’homme reste le maitre absolu de la femme. Dans l’exemple de Rouhi, le réalisateur montre un niveau de classe sociale défavorisée et Rouhi pense demander la permission de s’épiler les sourcils à son mari, ce qui froisse Mojdeh : « avoir l’accord de son mari pour faire épiler ses sourcils ? ». Pourtant Rouhi insiste, car c’est à son mari de décider, même si ce geste est anodin, car il est tout à fait normal de demander la permission en Iran. Son mari la « domine » physiquement aussi.

A la différence de Rouhi, Mojdeh vient d’une famille modérée et elle ne demande aucune permission à son mari. Cependant, elle subit aussi les violences sociales et physiques des hommes et, en l’occurrence, de son mari. Dans une scène, son mari la frappe, et le réalisateur la montre en train de pleurer dans un taxi. A part la violence physique, cette scène décrit le statut de victime de la femme dans la société patriarcale iranienne. Les pleurs sont un autre signe de la faiblesse féminine. Mojdeh pleure dans le taxi et elle pleure dans sa salle de bain quand elle apprend que son mari la trompe. Mais que pourrait-elle faire à part pleurer ? La femme n’a pas légalement le droit de demander le divorce[8], tandis que l’homme peut décider unilatéralement de divorcer. Elle ne peut rien faire pour changer la situation. De plus, dans une scène où le fils de Mojdeh est en train de pleurer, un homme (l’ami de Mojtaba) lui dit « Un homme ne pleure jamais ! », les larmes sont des signes de faiblesse, et donc l’apanage des femmes.

En outre, Mojtaba met la faute sur sa femme qui, selon lui, n’est pas assez féminine. Il se plaint : « je ne me souviens pas de la dernière fois qu’elle a cuisiné. Demande aux voisins s’ils sentent des odeurs de cuisine ». Faire la cuisine est le devoir par excellence de la femme iranienne, son signe de féminité et de sa condition sociale.

Quel est le rôle de la femme dans le cinéma iranien ?

Généralement, les femmes jouent un rôle important dans le cinéma iranien.  Au début, la place des femmes dans le cinéma iranien était caricaturée car les femmes sont mises en scènes en tant que personnes dépendantes des hommes et, la plupart de temps, elles sont représentées par des femmes satisfaites de leur soumission, tandis que les hommes apparaissent comme des personnages charismatiques, confiants et qui défendent leurs croyances. Au fil du temps, ce statut change dans les films. Parfois, ce sont elles qui prennent des initiatives pour débloquer des situations. Dans ce film, le réalisateur essaie de changer le rôle statique des femmes en montrant des intrigues à travers leurs regards, leurs perceptions, et, par conséquent, nous place en empathie avec les femmes, avec ce qu’elles ressentent. Pourtant, comme nous l’avons déjà mentionné, les signes de la suprématie masculine et du regard masculin de réalisateur se reflètent de manière évidente dans le film. Les femmes sont réduites à quelques émotions telles que la colère, l’anxiété, l’irritabilité et les pleurs. En somme, Asghar Farhadi voudrait dépeindre la réalité du statut féminin dans la société contemporaine iranienne mais ce qui est flagrant ici, c’est qu’il ne montre pas le statut réel des femmes. En effet, il voit les évènements sous un regard masculin et cela influence sa représentation de la condition des femmes dans le film La Fête du feu.

[1] Signifiant voile ou rideau en arabe, le hijab désigne le voile islamique qui ne recouvre que les cheveux. Il peut entourer tout le visage ou être attaché de manière un peu plus lâche laissant dépasser quelques mèches de cheveux. Voir la différence sur https://www.letemps.ch/monde/2016/08/22/burqa-hijab-difference-entre-voiles-expliquee-trois-minutes

[2] Pour les femmes en Iran, les rapports sexuels hors mariage sont prohibés et l’adultère réprimé par la lapidation. Le contrôle de la sexualité féminine constitue la garantie de la chasteté même de la société. Voir l’explication complète sur https://blogs.mediapart.fr/irani/blog/040416/iran-la-condition-feminine

[3] Cité dans « Et la censure créa le cinéma des femmes iraniennes » https://www.opinion-internationale.com/2016/01/26/et-la-necessite-crea-le-cinema-des-femmes-iraniennes-entretien-avec-asal-bagheri-specialiste-du-cinema-iranien_23169.html

[4] Lire davantage sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Asghar_Farhadi

[5] Les luminaires et le feu symbolisent l’espérance d’un éclaircissement, et d’un bonheur radieux pour l’année à venir des multitudes de feux et de pétards sont allumés dans les rues.https://fr.wikipedia.org/wiki/Chaharshanbe_suri

[6] Norouz, le 21 mars selon le calendrier iranien, le dernier nettoyage de l’année avant l’arrivée de Norouz est une tradition iranienne.

[7] Le tchador est une pièce de tissu en forme de demi-cercle porté en Iran. Il masque à la fois les cheveux et la forme du corps. Les femmes doivent le tenir avec les mains pour qu’il ne tombe pas. Il était à l’origine porté durant la prière avant de devenir obligatoire dans la rue. Le chah l’a interdit en 1936, mais à partir de 1979 et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny, il a été remis à l’honneur. Lire davantage sur https://www.letemps.ch/monde/2016/08/22/burqa-hijab-difference-entre-voiles-expliquee-trois-minutes

[8] Selon la loi islamique, le droit de divorcer est un privilège de l’homme. A l’article 1133 de la loi civile islamique, il est dit en effet qu’un « mari a le droit de divorcer de sa femme en tout temps ». Le droit de la famille tel qu’il est en vigueur confirme ce droit de répudiation unilatéral (le talaq), tout en aménageant certaines restrictions. Le mari doit demander au tribunal une disposition pour enregistrer le divorce si la femme s’oppose au divorce. Le tribunal a pour tâche d’essayer d’abord de parvenir à une conciliation. Si une réconciliation n’est pas possible, l’homme peut alors divorcer de sa femme sans autres conditions.

 

Publicités

Une échelle pour Damas – La critique du film

Publié le Mis à jour le

De Leandra Hildbrand et Larissa Spescha, traduit par Valeria Dawonauth

Une échelle pour Damas (2013) est le dernier film du réalisateur syrien Mohamed Malas. Il a été projeté à l’occasion du Festival international du Film Oriental de Genève, qui s’est tenu du 4 au 13 avril dernier. Lire la suite »

7 jours à Kigali, ou comment le Rwanda a basculé vers un génocide

Publié le Mis à jour le

Par Yura Azevedo

5666389
source: http://www.rts.ch/2014/03/22/16/49/5666389.image?w=576&h=324

Ce lundi 7 avril le Rwanda commémorait ce qui fut le génocide le plus rapide de l’histoire – 800’000 morts en à peine cent jours – et un des conflits les plus sanglants du XX℮ siècle. C’était il y a tout juste vingt-ans : le génocide des Tutsis du Rwanda. Lire la suite »

Dancing in Jaffa

Publié le Mis à jour le

Par Friederike Wipfler, traduit de l’anglais par Joyce Charles

Le documentaire émouvant « Dancing of Jaffa » a été projeté lors du Festival International de Film Juif de Genève qui s’est déroulé du 26 au 30 mars 2014 à la Maison des arts du Grütli. Pierre Dulaine, professionnel renommé de danse de salon, entreprend un projet de dance dans des écoles juives et arabo-israéliennes dans le but de développer une meilleure compréhension mutuelle. Lire la suite »