La jeunesse arménienne exige des changements. Quelques impressions personnelles après une session de l’AYSOR.

Publié le

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Par Nataliya Borys.

Traduit par Sofia Pavanini

L’éternelle amitié entre russes et ukrainiens

 Lorsque j’ai été acceptée pour la participation à une session de l’AYSOR[1] à Erevan, en Arménie, j’étais vraiment ravie de pouvoir revoir de vieux amis, mais en même temps j’ai pu comprendre le débat politique autour de la Crimée, de la Russie, de Poutine et tous les sujets avec lesquels je m’étais confrontée il y a quelques années, ou plus précisément il y a trois ans, en plein milieu de la crise de la Crimée.

 En 2014, quand je suis allée en Arménie pour la première fois, je suis arrivée en Géorgie et de là j’ai pris un taxi jusqu’à Erevan. Pendant le long trajet de Tbilissi à Erevan, tout en admirant le paysage magnifique, j’ai entamé une longue conversation avec le chauffeur, ou plutôt j’ai du écouter son monologue. Il était content de pouvoir débattre le sujet de la Russie et de l’Ukraine avec moi. Je l’ai écouté pendant des heures parler de « l’éternelle amitié entre le peuple russe et ukrainien » et de « la fraternité slave ». Quand j’ai essayé de faire un petit somme, d’autres passagers ont alimenté le débat tout en ajoutant des détails au vieux mythe soviétique sur « la fraternité éternelle entre la Russie et l’Ukraine ». Il paraît que personne ne soutenait l’Ukraine. Même pendant la session du PEJ[2], les participants sont tombé.es facilement d’accord et ont pris une résolution selon laquelle la Crimée fait partie de la Russie, ce qui s’opposait à la forte résistance des participant.es ukrainien.nes.

img_2772Ainsi, j’étais moralement prête, en 2017, à écouter à nouveau l’histoire de « l’éternelle amitié entre Ukraine et Russie » avec laquelle tomber tout de suite d’accord pour me débarrasser de ce sujet. Presque endormie dans le taxi de l’aéroport, j’ai été vraiment étonnée par le chauffeur, qui a remarqué mon accent ukrainien et a entamé une discussion animée contre Poutine : « Allez-y, les ukrainiens, emmerdez Poutine et toute sa mafia  dans le Kremlin ! » Quoi, pardon ? Est-ce que je me trouve vraiment en Arménie ? Je n’arrivais pas à y croire. Et « l’éternelle amitié » ? Un autre jour, un autre taxi, une autre surprise. Encore une fois, le chauffeur a lancé un débat sur la guerre en Ukraine et, même s’il a admis que l’on ne devrait pas « se battre entre frères », il a conclu que la guerre avait été créée par Poutine et que c’était complètement inutile.

 Est-ce que je me trouve en Arménie ? Et est-ce qu’il s’agit de la même Arménie ?

Des espaces écologiques et non-fumeurs à Erevan

 b-mdnvniyaaudbqLors de ma dernière visite en Arménie, j’avais découvert que fumer était permis en tout espace public. Il n’y avait pas moyen d’éviter la fumée à Erevan, qu’on soit une femme enceinte ou un enfant, on est toujours entouré par des fumeurs. Une fois, j’étais de passage dans un salon de coiffure et j’avais remarqué que tout le monde était immergé en un brouillard épais. Mes cheveux, qui sentaient déjà la fumée, sont devenus saturés de fume. Seul le PEJ était un lieu non-fumeurs où l’on arrivait à respirer un peu. Après les premiers jours, je suffoquais.

 Je craignais vraiment la fumée et, avec ma grande surprise, j’ai pu retrouver de nouvelles zones non-fumeurs à Erevan. Des cafés offraient des espaces non-fumeurs et quelques uns entre eux, notamment le Green Bean, étaient complètement non-fumeurs. Et vous savez quoi ? Ils étaient bondés ! De plus, mon auberge de jeunesse était aussi non-fumeuse. Quelle belle surprise !

 Juste quelques années plus tôt, on avait débattu, lors de la session du PEJ, sur le sujet de l’écologie, sur les problèmes liés au trafique et sur des possibles alternatives aux voitures en Arménie. Faire partie du comité écologique, ça veut dire faire partie des « perdants » quand on n’arrive pas à faire accepter nos idées aux autres. Nous avions essayé d’aborder le sujet, mais nos collègues arméniens se refusaient de nous écouter. On aurait dit que seule l’idée d’utiliser un vélo faisait mourir de rire les arméniens. Vous rigolez ? C’est la voiture, et rien d’autre que la voiture. C’était donc avec grande surprise, à nouveau, que j’ai découvert que les participants non seulement écoutaient les idées écologiques, mais aussi cherchaient à trouver des solutions aux problèmes environnementaux. Quelle victoire ! Le vélo n’est plus considéré comme le moyen de transport des perdants, yuppi !

 defaultEn outre, le café green Bean est un endroit tout arménien et écologique, où l’on peut se régaler un bon café sans la fumée qui embête, des gâteaux sans gluten et des salades. Tout est vraiment délicieux. Sur ses murs, on peut admirer des affiches qui portraient une Erevan verte, des objets artisanaux fabriqués en Arménie, le tri des déchets et beaucoup d’autre. Tout cela semblait étrangère à Erevan il y a peu d’années. Avoir des espaces non-fumeurs est une petite victoire pour Erevan,  et cela reflète les changements de la société arménienne. Maintenant, il devient acceptable de ne pas tolérer les espaces fumeurs. J’arrive à respirer !

Des femmes à la cuisine.

d181d0bad180d0b8d0bdd188d0bed182-13-02-2017-193345-bmpUn autre sujet délicat associé à un comité qui n’a pas beaucoup de succès est le comité FEMM et le sujet des femmes. Après les vélos et les chiens, le comité des femmes est aussi une sorte de comité des « perdants ». Les délégué.es qui en font partie se sentent souvent dérangé.esdéçus, car leurs résolutions sont rarement aprouvées, surtout quand il s’agit de sujets délicats comme le burqa, les droits des femmes, les femmes musulmanes ou les réfugiés.  En 2017, les délégué.es  du comité FEMM étaient enthousiastes des arguments mais ne faisaient pas confiance en leur succès.  Si même pas les délégué.es n’y croyaient pas, qu’en est des autres participants ?

d181d0bad180d0b8d0bdd188d0bed182-13-02-2017-194711-bmpLorsque les délégué.es présentaient des résolutions d’une façon très prudente (tout tournait autour de « proposer », « encourager », « essayer de ») j’étais encore pessimiste à ce propos. Ils ont proposé un projet assez conservateur par rapport aux standards européens, appelé « des femmes à la cuisine ». Cela concernait des femmes qui cuisinaient des plats maison chez elles ; dans un autre contexte, j’aurais probablement protesté, mais là, il s’agissait déjà d’un grand pas en avant, d’un projet courageux pour l’Arménie. J’ai fait beaucoup d’efforts pour encourager le travail du comité. Et, devinez quoi, un autre miracle s’est produit : la résolution et le projet ont été approuvés. D’accord, ce n’était pas une victoire écrasante et des participants ont fièrement voté contre, mais ils ont été approuvés. Une autre idée audace du comité était celle du congé de paternité : on aurait dit que c’était le projet le plus inconcevable pour les participants arméniens.

Le fait de débattre sur les droits des femmes et sur leur rôle dans la société était une autre petite victoire au sein de la société arménienne. Le sujet et le comité dont les idées n’étaient jamais discutées avaient gagné pour la première fois. Vive les droits des femmes !

De petits mais perceptibles changements

 Des changements, petits, mais perceptibles, se sont développés dans société arménienne, chez les jeunes, mais pas seulement. C’est vrai que j’étais à Erevan, la capitale, avec des jeunes « progressistes », des membres du PEJ, qui parlaient anglais, une sorte d’une nouvelle élite du pays. Mais j’ai aussi connu des chauffeurs de taxi, j’ai eu discussions à l’auberge de jeunesse, dans les musées, dans les cafés et j’ai vécu beaucoup d’autres rencontres au hasard. En quelque sorte, cette situation me faisait venir à l’esprit l’Ukraine avant Maidan, la jeunesse qui aspire au changement et à une société plus juste, équitable et pacifique, qui tient son inspiration des valeurs européennes de tolérance, d’ouverture et de la règle de droit.

charentsi-400x202Probablement ces cafés, ces espaces non-fumeurs et ces discussions sur les droits des femmes à Erevan peuvent sembler d’une valeur anecdotique par rapport au pays dans son ensemble, mais pour moi, il s’agit d’un signe de changement lent mais constant au sein de la société arménienne.

 La Russie de Poutine a perdu tous ses fidèles les plus convaincus en Arménie. Pas de discussions sur l’éternelle fraternité entre les nations slaves et sur « tout sauf que la guerre ». L’Union Économique Eurasienne (UEEA) n’a jamais apporté de la paix ni de la prospérité dans le pays. Les prix sont hauts par rapport aux pays voisins. La société reste hautement corrompue, il n’y a pas de travail pour les jeunes arméniens, beaucoup d’entre eux se rendent en Russie pour travailler. Le gouvernement exploit le prétexte du conflit avec les pays voisins responsable de tout et pour ne pas mettre en place des réformes (comme c’était le cas en Ukraine). Le pays semble renfermé dans son impasse politique et économique.

 Les plus jeunes comprennent bien ce blocage et semblent coincé.es dans cette situation. Ils comprennent qu’il n’y a pas d’alternative pour l’Union Européenne et pour la règle de droit. En général, ils supportent l’Ukraine, qui a osé lancer un défi à Poutine. Or, il  n’est pas facile d’être entouré.es par des voisins fort nationalistes, agressifs et puissants, et donc il n’y a pas de chance pour un petit pays comme l’Arménie.

Personne ne s’attendait à ce que Maidan ait pu avoir lieu. Pendant que la classe politique ukrainienne, corrompue, arrangeait son accord avec à la fois la Russie et l’Union européenne, la jeunesse ukrainienne vivait sa propre vie, voyageait et étudiait à l’étranger,  chattait sur internet, lançait de nouveaux projets. Ignorer les aspirations des jeunes ukrainiens et leur processus d’« européisation » continu s’est avéré fatal pour Ianoukovytch[3].

Des changements similaires se sont produits en Arménie. La classe politique et les jeunes vivent d’une façon très différente. La jeunesse arménienne aspire au changement, à une société plus équitable, à l’état de droit, au travail et au fait d’avoir la possibilité de choisir pour sa propre vie. Moi, je suis assez optimiste, car, même si la situation politique et économique ne donne pas de signe de développement, la jeunesse arménienne a déjà exprimé clairement son mécontentement.

[1] AYSOR signifie « Activate Youth for sustainabilty : obtaining & rebuilding ». Entre le 3 et le 6 février 2017 érevan s’est transformée en une pépinière d’idées novatrices qui ont rempli l’ai tout en faisant circuler de la créativité et de l’esprit  typiquement PEJ. Aysor4Innovation NSC du PEJ en Arménie a réuni 120 participants nationaux et internationaux régroupé.es par le but commun de l’entreprenariat social et de l’innovation. De milliers de nouvelles idées, d’initiatives de  projets différents, une centaine d’amis et beaucoup d’autre.

[2] PEJ (Parlement Européen des Jeunes) en Arménie. Découvrez plus sur : http://eyparmenia.org/?s=AYSOR

[3] Ancien président de l’Ukraine, qui a échappé en Russie après Maidan

 

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