L’enseignement de la tentative de putsch de juillet 2016 dans les écoles turques : vers une nouvelle représentation du social en Turquie?

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Page de titre de la brochure rentrée 2017-2018 Ministère de l'Education Nationale turque
Page de titre de la brochure rentrée 2017-2018 Ministère de l’Education Nationale turque

Par Camille de Felice

Quelques semaines après les événements du 15 juillet 2016 au cours desquels une frange de l’armée turque avait cherché à s’emparer du pouvoir par la force, lors de la rentrée scolaire 2016-2017, les élèves des classes allant de la première primaire à la terminale ont vu intégré à leur cursus un programme spécial de commémoration consistant à revenir sur la tentative de putsch ainsi que sur les mobilisations populaires qui avaient suivi[1].

Si la première semaine a été presque exclusivement consacrée à des activités portant sur le « 15-Juillet »- souvent désigné par l’appellation « Légende du 15-Juillet[2] » ou même « Victoire de la Démocratie du 15-Juillet »[3] dans les discours du gouvernement et dans la presse, le déroulement du premier jour de cours a néanmoins eu la particularité – à l’image d’une pièce de théâtre – d’être entièrement déterminé par le Ministère de l’Education Nationale. Avec une marge de manœuvre relativement réduite, les enseignants ont dû respecter les directives précises faisant que la cérémonie dédiée au 15-Juillet se tenant dans l’ensemble des écoles de Turquie a été presque identique : discours aux paroles décidées à Ankara, spectacles où les élèves reproduisaient les événements de la nuit du coup d’Etat, exposition avec des photos des « héros » du 15-Juillet, récitation de poèmes et finalement distribution d’une brochure relatant en détail la version officielle, validée par le régime, de cet événement désormais incontournable de la vie socio-politique turque.

Cette première journée de classe a donné le ton à une année entière de commémorations qui se sont étendues jusqu’au 29 octobre 2017. Parmi les activités organisées relevons notamment l’écriture de lettres dans lesquelles les élèves pouvaient laisser libre cours à leurs émotions et impressions suite aux dudit événements, visite aux « lieux » du 15-Juillet- à savoir les places et rues investies par des pans entiers de la population qui se sont mobilisés en réponse aux appels du gouvernement à défendre et revendiquer la démocratie- visite également aux familles des héros et « martyrs » locaux, réalisation de panneaux où prenaient place citations, dessins ainsi qu’images de ceux qui « ont fait le 15-Juillet en se sacrifiant pour leur pays et pour préserver la démocratie » ou encore production de court-métrages disponibles directement sur le site des écoles voire même celui du Ministère de l’Education nationale.

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Aux termes d’une année d’activités organisés dans les écoles, le gouvernement a été en mesure de produire une nouvelle brochure à distribuer dans les établissements lors de la rentrée 2017-2018, constituée cette fois des œuvres des écoliers. En parallèle de la publication de ce fascicule spécial, les événements du 15-Juillet ont commencé à être intégrés dans le cursus ordinaire, puisque désormais des sous-chapitres sont consacrés à ce sujet dans les manuels, notamment de sciences sociales, mais également de turc et de religion. Néanmoins l’intégration de ce sujet aux livres utilisés dans les classes n’a pas été effectués de manière homogène ; seuls les ouvrages ayant connu une nouvelle édition, postérieure à 2016, ont vu cet épisode être incorporé à leur programme. Toutefois, il est à prévoir que progressivement le 15-Juillet sera inclus dans d’autres manuels, dont ceux d’histoire, dans les années à venir.

 

Au-delà du seul enseignement de cette tentative de coup d’Etat, certes élevée au quasi rang de nouvel an zéro par plusieurs personnalités proches ou membres de l’AKP, c’est une nouvelle représentation du social qui est promue par ce biais. En effet l’école demeure le lieu idéal dont tout pouvoir cherche à s’emparer à des fins idéologiques dans le but d’imposer une représentation du social légitimant la domination d’un groupe sur un, voire des autres.

Dans le présent cas ceci passe par l’écriture d’une nouvelle histoire de la Turquie contemporaine. En effet, lors de la mise en récit de l’histoire qui est un processus inévitable lors de la construction des faits historiques, des éléments sont tus, oubli qui serait d’ailleurs, selon le sociologue Anthony D. Smith[4], nécessaire au fondement du discours nationaliste.

L’historien François Audigier souligne le fait qu’à travers les disciplines relevant des sciences sociales, à savoir la triade histoire-géographie-éducation civique- il y a une volonté du pouvoir d’atteindre des objectifs d’ordre idéologique en cherchant non seulement à communiquer des concepts et des valeurs à la génération qui constituera la relève mais également à transmettre- de manière sous-jacente- une représentation partagée du monde donnée, d’imposer un référent consensuel, acceptable par tous. Du fait du caractère obligatoire de l’école pour l’ensemble de la population d’un Etat, celle-ci demeure un lieu privilégié de la lutte pour le pouvoir symbolique et l’imposition d’une certaine représentation du social. Les enseignements dispensés constituent de fait les théories dominantes et orthodoxes d’une société et d’une époque données.

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L’introduction de références au 15-Juillet dans certains manuels s’inscrit plus largement dans une importante vague de réformes scolaires qu’on peut faire remonter à 2012 et aux nombreuses modifications notables qui avaient été alors approuvées. Lorsqu’interviennent des changements au niveau du programme ce sont également des variations du paradigme de sélection de ce qui sera enseigné qui sont à prendre en compte. Tout en conservant une majorité des incontournables de la tradition scolaire turque, on observe une volonté d’établir le 15-Juillet comme une date fondamentale ; constitutive non seulement de l’histoire turque mais de manière plus transcendante de sa destinée et de son identité ; étant comparable – et de fait comparée – à la conquête d’Istanbul en 1453, à la victoire de Çanakkale lors de la Grande Guerre ou encore à la déclaration de la République turque en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk.

L’enseignement représente pour tout pouvoir un espace à investir afin d’y asseoir une certaine représentation du social et donc, dans le présent cas, une certaine idée de la Turquie. En cela, Recep Tayyip Erdoğan, l’actuel président turc, se pose en concurrent de Mustafa Kemal, en cherchant à établir sa vision propre de la Turquie mais également de l’identité nationale et civique. Les ambitions ont pour objectif de dépasser et supplanter la figure légendaire d’Atatürk et de renouer avec la tradition ottomane qui assignait au territoire anatolien et aux Turcs un statut de leadership régional voire du monde musulman.

[1] DE FELICE Camille, L’enseignement du 15-Juillet dans les écoles turques : rupture ou continuité dans le processus de fabrique du citoyen républicain ? Observatoire de la Vie Politique Turque, décembre 2017

[2] 15 Temmuz Destanı

[3] 15 Temmuz Demokrasi Zaferi

[4] SMITH Anthony D., Nations and nationalisms in a Global Era, Polity Press, Cambridge, 1995

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AYSOR, le forum pour l’innovation sociale en Arménie.

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Par Nataliya Borys

Traduction par Berta Rubio Blanes

Du 3 au 6 février 2017, la ville d’Erevan est devenue une plaque tournante d’idées novatrices qui, propulsée dans l’air, propageait la créativité et l’esprit du PEJ[1]. AYSOR4Innovation NSC du PEJ Arménie a rassemblé 120 participants locaux et internationaux sous le thème de l’entrepreneuriat social et de l’innovation. « De nouvelles idées, des initiatives de projets, des centaines de nouveaux amis et beaucoup plus », ont affirmé les organisateurs. Cela semblait tellement impressionnant et innovant que j’ai décidé de postuler.

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Comme j’avais déjà participé au PEJ Arménie, je savais que c’est bien organisé, les débats sont intéressants et les délégués internationaux ont le temps de profiter de la ville pour se sentir comme à la maison ! J’étais également curieuse de savoir plus sur l’innovation sociale en Arménie et sur la façon dont les organisateurs allaient gérer le thème. Ce sujet n’est pas évident pour les pays occidentaux, alors comment une ONG arménienne pourrait-elle s’en occuper ? Comment faire pour que la jeunesse arménienne adhère à l’innovation sociale ? Quelles sont leurs connaissances sur l’innovation sociale et l’entrepreneuriat ?

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Le forum AYSOR avait les mêmes parties qu’une session du PEJ classique, ce qui comprend des résolutions, du teambuilding et une assemblée générale avec un système de votation. De plus, les participants devaient présenter ce qui est considéré la base du projet d’entrepreneuriat social : une start-up. Cela était la principale difficulté de la session AYSOR. La start-up devait avoir un nom, un logo, des valeurs et un plan d’affaires. De plus, les participants devaient réfléchir à l’innovation sociale, la durabilité et le financement du projet. Des projets aussi ambitieux pour les jeunes participants arméniens !

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Comme l’ont insisté les organisateurs, l’idée principale était de réutiliser des choses existantes pour les rendre plus durables et socialement responsables. Comme la fondatrice du PEJ Arménie, Suzanna Shamakhyan a très bien dit « nous avons magnifié le concept de nouveau : l’innovation parfois obscurcit ce qui est vieux et, pourtant, l’innovation signifie utiliser ce qui est vieux d’une manière nouvelle, plus durable, en provoquant un impact à long terme. Caroline Steiner, une déléguée dans de la UE pour Arménie, qui participait au forum, a réitéré qu’elle « voit l’Arménie comme un pays très novateur : il a un grand potentiel technologique et innovant pour obtenir encore plus ». La question est, donc, réutiliser ou créer un nouveau projet ? Comment les participants ont-t-ils mené le sujet ? Quelles idées innovantes et originales pouvaient-ils apporter ?

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Je dois avouer que les sujets à traiter étaient assez complexes et exigeants. Par exemple, comment faire face au défi de créer un environnement plus favorable pour le développement et l’extension des start-ups en Europe ? Il est tout à fait un sujet compliqué et interdisciplinaire, car les participants devaient être informés de l’environnement politique, juridique et économique de l’UE. Dans mon comité, le sujet était d’assurer la protection des dénonciateurs dans l’UE tout en maintenant simultanément la protection des informations sensibles (whistleblowing en anglais). Dénoncer… quoi ? Que savez-vous sur les dénonciateurs ? J’ai honte d’admettre que c’était la première fois que j’entendais ce mot. En Suisse les banques et les établissements financiers sont régulièrement secoués par des scandales de dénonciation ; c’est un sujet complexe qui comprend de nombreux aspects du problème. C’est un sujet compliqué même pour des spécialistes expérimentés dans les affaires européennes, donc il l’est encore plus pour des étudiants.

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Toutefois, les participants arméniens m’ont surpris avec leurs idées, leur capacité de penser et agir rapidement et leur créativité. Ils avaient si peu de temps pour réfléchir, pour trouver un logo et faire un projet d’entreprise. Ce genre de projets ont besoin de beaucoup de temps, certaines start-ups réelles prennent des mois à être mises en place, alors qu’à Erevan des jeunes arméniens sans expérience ont fait un miracle grâce à leur grande concentration.

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Dans ma comité appelé « affaires juridiques », les débats ont été intenses ! Nous avons essayé d’utiliser la gestion du temps à la manière suisse; un petit jouet, une boite à meuhà arreter les échanges, mais il était difficile de mettre fin aux débats ;). Après une profonde réflexion, nous avons accepté l’idée d’Elizabeth, qui avait imaginé tout un projet appelé « Pen&Paper », « le droit d’écrire ». Ce projet est novateur pour l’Arménie car il s’occupe des problèmes culturels et économiques complexes comme la corruption et les plaintes. Comme les participants m’ont expliqué, il n’est pas dans la culture arménienne de signaler les cas de corruption ou d’en informer un responsable. Souvent, ces comportements sont vus avec de la honte. Par ailleurs, la population ne fait pas confiance à la hiérarchie ou au gouvernement pour résoudre un problème, encore moins à la police. Le projet consiste en une plateforme en ligne, où les employés d’une organisation peuvent signaler de façon anonyme n’importe quel cas de mauvaise gestion, corruption, illégalité ou malversation. D’un côté le problème culturel de la « dénonciation » est résolu, car la procédure est anonyme. Ça suffit d’avoir honte pour dénoncer un supérieur ou un problème de corruption ! D’un autre côté, ce projet prévoit un canal sécurisé pour le rapporter ensuite à la police. Si aucune mesure n’est prise, cette plainte arriverait à la police avec la conséquente obligation légale de procéder à une enquête.

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La véritable nouveauté provenait du comité FEMM, le comité sur les droits des femmes et l’égalité des sexes. Ils avaient la tâche difficile de s’occuper du problème de la présence des femmes dans les domaines des sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (domaines STEM en anglais), où les femmes représentent seulement le 13 % du personnel de travail. Comment pourraient-ils assurer l’égalité des sexes au sein du programme Horizon 2020 et dans les domaines STEM ? Traditionnellement, le comité FEMM ne parvient pas à adopter des résolutions. Cependant cette fois-ci le sujet semblait être moins politique et subjectif, ce qui n’a pas évité les discussions intenses et les débats passionnés. Le comité a proposé la promotion des quotas de genre « soft » (vivement débattues), la protection juridique, ainsi que une plateforme en ligne pour la discrimination au milieu de travail. Rien de choquant ou remarquable, mais ces mesures ont été fortement contestées.

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Ce comité a préparé un projet assez conservateur, du point de vue des normes européennes, sur les femmes faisant de la cuisine maison, appelée la « Femme dans la cuisine ». L’idée principale était de faire participer les femmes au foyer dans le projet en les faisant cuisiner des plats maison, faits exclusivement à partir des ingrédients locaux et biologiques, lesquels étaient vendus après dans des lunch-boxes. Ainsi, les femmes en charge d’enfants ou de personnes âgées peuvent également travailler et recevoir un salaire. Certains participants ont protesté que le rôle des femmes n’est pas d’être dans la cuisine. Oui, je suis d’accord, mais à mon avis, c’est toujours mieux pour les femmes de travailler et d’avoir leurs propres revenus que de rester enfermées à la maison. Ce projet n’est probablement pas un projet parfait pour l’émancipation des femmes, mais il permet aux femmes de combiner le travail et s’occuper d’enfants de bas âge avec une sorte d’émancipation. Donc, je ne peux qu’encourager ce projet. Et devinez quoi ? Un miracle s’est produit ! La résolution et le projet ont été adoptés. Adoptés ! D’accord, ce n’était pas une victoire écrasante, mais un grand pas vis-à-vis les discussions.

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Une autre nouveauté pour l’Arménie a été le projet (2 projets !) lié au recyclage des déchets. Ces projets offraient des moyens novateurs pour recycler les déchets afin d’améliorer la situation environnementale du pays, ainsi que d’ouvrir des possibilités d’emploi aux chômeurs. Une des comités a même proposé de donner cette opportunité aux réfugiés pour qu’ils travaillent dans le tri de déchets. Travailler dans le recyclage des ordures semble être un problème culturel dans le pays. Est-il honteux de recycler ses propres déchets ?

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En conclusion, je peux dire que le forum AYSOR a été très intense mais productive en termes d’idées et de conclusions. Il ne s’agit pas seulement de quelques idées et résolutions abstraites sur l’Europe – je comprends que, d’une certaine manière, le débat peut être difficile si l’on n’a jamais été en Europe. Cependant, les participants avaient des connaissances solides sur la structure et la législation européennes. De plus, ils ont proposé des projets concrets, conçus pour l’Arménie, qui incluent la population socialement exclue et font face aux problèmes urgents de la société arménienne : la corruption, les droits des femmes, l’éducation et la gestion des déchets. J’ai été vraiment impressionnée. Il a été aussi encourageant de voir les jeunes Arméniens participer pleinement aux débats, en montrant sa croyance en Europe et ses valeurs. Dans une époque d’eurosceptisme en Europe, l’énergie arménienne et sa confiance en Europe est très rafraîchissante et gratifiante. J’espère que cette expérience sera bénéfique pour tous les participants et que nous deviendront tous des citoyens actifs qu’un jour (qui sait ?) changeront quelques choses dans ce monde, et contribueront dans chaque société pour la faire plus juste et socialement responsable. Je remercie au forum AYSOR et au PEJ Arménie pour donner l’opportunité aux jeunes d’initier ce chemin.

 

[1] Le Parlément Européen des Jeunes

 

La jeunesse arménienne exige des changements. Quelques impressions personnelles après une session de l’AYSOR.

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Par Nataliya Borys.

Traduit par Sofia Pavanini

L’éternelle amitié entre russes et ukrainiens

 Lorsque j’ai été acceptée pour la participation à une session de l’AYSOR[1] à Erevan, en Arménie, j’étais vraiment ravie de pouvoir revoir de vieux amis, mais en même temps j’ai pu comprendre le débat politique autour de la Crimée, de la Russie, de Poutine et tous les sujets avec lesquels je m’étais confrontée il y a quelques années, ou plus précisément il y a trois ans, en plein milieu de la crise de la Crimée.

 En 2014, quand je suis allée en Arménie pour la première fois, je suis arrivée en Géorgie et de là j’ai pris un taxi jusqu’à Erevan. Pendant le long trajet de Tbilissi à Erevan, tout en admirant le paysage magnifique, j’ai entamé une longue conversation avec le chauffeur, ou plutôt j’ai du écouter son monologue. Il était content de pouvoir débattre le sujet de la Russie et de l’Ukraine avec moi. Je l’ai écouté pendant des heures parler de « l’éternelle amitié entre le peuple russe et ukrainien » et de « la fraternité slave ». Quand j’ai essayé de faire un petit somme, d’autres passagers ont alimenté le débat tout en ajoutant des détails au vieux mythe soviétique sur « la fraternité éternelle entre la Russie et l’Ukraine ». Il paraît que personne ne soutenait l’Ukraine. Même pendant la session du PEJ[2], les participants sont tombé.es facilement d’accord et ont pris une résolution selon laquelle la Crimée fait partie de la Russie, ce qui s’opposait à la forte résistance des participant.es ukrainien.nes.

img_2772Ainsi, j’étais moralement prête, en 2017, à écouter à nouveau l’histoire de « l’éternelle amitié entre Ukraine et Russie » avec laquelle tomber tout de suite d’accord pour me débarrasser de ce sujet. Presque endormie dans le taxi de l’aéroport, j’ai été vraiment étonnée par le chauffeur, qui a remarqué mon accent ukrainien et a entamé une discussion animée contre Poutine : « Allez-y, les ukrainiens, emmerdez Poutine et toute sa mafia  dans le Kremlin ! » Quoi, pardon ? Est-ce que je me trouve vraiment en Arménie ? Je n’arrivais pas à y croire. Et « l’éternelle amitié » ? Un autre jour, un autre taxi, une autre surprise. Encore une fois, le chauffeur a lancé un débat sur la guerre en Ukraine et, même s’il a admis que l’on ne devrait pas « se battre entre frères », il a conclu que la guerre avait été créée par Poutine et que c’était complètement inutile.

 Est-ce que je me trouve en Arménie ? Et est-ce qu’il s’agit de la même Arménie ?

Des espaces écologiques et non-fumeurs à Erevan

 b-mdnvniyaaudbqLors de ma dernière visite en Arménie, j’avais découvert que fumer était permis en tout espace public. Il n’y avait pas moyen d’éviter la fumée à Erevan, qu’on soit une femme enceinte ou un enfant, on est toujours entouré par des fumeurs. Une fois, j’étais de passage dans un salon de coiffure et j’avais remarqué que tout le monde était immergé en un brouillard épais. Mes cheveux, qui sentaient déjà la fumée, sont devenus saturés de fume. Seul le PEJ était un lieu non-fumeurs où l’on arrivait à respirer un peu. Après les premiers jours, je suffoquais.

 Je craignais vraiment la fumée et, avec ma grande surprise, j’ai pu retrouver de nouvelles zones non-fumeurs à Erevan. Des cafés offraient des espaces non-fumeurs et quelques uns entre eux, notamment le Green Bean, étaient complètement non-fumeurs. Et vous savez quoi ? Ils étaient bondés ! De plus, mon auberge de jeunesse était aussi non-fumeuse. Quelle belle surprise !

 Juste quelques années plus tôt, on avait débattu, lors de la session du PEJ, sur le sujet de l’écologie, sur les problèmes liés au trafique et sur des possibles alternatives aux voitures en Arménie. Faire partie du comité écologique, ça veut dire faire partie des « perdants » quand on n’arrive pas à faire accepter nos idées aux autres. Nous avions essayé d’aborder le sujet, mais nos collègues arméniens se refusaient de nous écouter. On aurait dit que seule l’idée d’utiliser un vélo faisait mourir de rire les arméniens. Vous rigolez ? C’est la voiture, et rien d’autre que la voiture. C’était donc avec grande surprise, à nouveau, que j’ai découvert que les participants non seulement écoutaient les idées écologiques, mais aussi cherchaient à trouver des solutions aux problèmes environnementaux. Quelle victoire ! Le vélo n’est plus considéré comme le moyen de transport des perdants, yuppi !

 defaultEn outre, le café green Bean est un endroit tout arménien et écologique, où l’on peut se régaler un bon café sans la fumée qui embête, des gâteaux sans gluten et des salades. Tout est vraiment délicieux. Sur ses murs, on peut admirer des affiches qui portraient une Erevan verte, des objets artisanaux fabriqués en Arménie, le tri des déchets et beaucoup d’autre. Tout cela semblait étrangère à Erevan il y a peu d’années. Avoir des espaces non-fumeurs est une petite victoire pour Erevan,  et cela reflète les changements de la société arménienne. Maintenant, il devient acceptable de ne pas tolérer les espaces fumeurs. J’arrive à respirer !

Des femmes à la cuisine.

d181d0bad180d0b8d0bdd188d0bed182-13-02-2017-193345-bmpUn autre sujet délicat associé à un comité qui n’a pas beaucoup de succès est le comité FEMM et le sujet des femmes. Après les vélos et les chiens, le comité des femmes est aussi une sorte de comité des « perdants ». Les délégué.es qui en font partie se sentent souvent dérangé.esdéçus, car leurs résolutions sont rarement aprouvées, surtout quand il s’agit de sujets délicats comme le burqa, les droits des femmes, les femmes musulmanes ou les réfugiés.  En 2017, les délégué.es  du comité FEMM étaient enthousiastes des arguments mais ne faisaient pas confiance en leur succès.  Si même pas les délégué.es n’y croyaient pas, qu’en est des autres participants ?

d181d0bad180d0b8d0bdd188d0bed182-13-02-2017-194711-bmpLorsque les délégué.es présentaient des résolutions d’une façon très prudente (tout tournait autour de « proposer », « encourager », « essayer de ») j’étais encore pessimiste à ce propos. Ils ont proposé un projet assez conservateur par rapport aux standards européens, appelé « des femmes à la cuisine ». Cela concernait des femmes qui cuisinaient des plats maison chez elles ; dans un autre contexte, j’aurais probablement protesté, mais là, il s’agissait déjà d’un grand pas en avant, d’un projet courageux pour l’Arménie. J’ai fait beaucoup d’efforts pour encourager le travail du comité. Et, devinez quoi, un autre miracle s’est produit : la résolution et le projet ont été approuvés. D’accord, ce n’était pas une victoire écrasante et des participants ont fièrement voté contre, mais ils ont été approuvés. Une autre idée audace du comité était celle du congé de paternité : on aurait dit que c’était le projet le plus inconcevable pour les participants arméniens.

Le fait de débattre sur les droits des femmes et sur leur rôle dans la société était une autre petite victoire au sein de la société arménienne. Le sujet et le comité dont les idées n’étaient jamais discutées avaient gagné pour la première fois. Vive les droits des femmes !

De petits mais perceptibles changements

 Des changements, petits, mais perceptibles, se sont développés dans société arménienne, chez les jeunes, mais pas seulement. C’est vrai que j’étais à Erevan, la capitale, avec des jeunes « progressistes », des membres du PEJ, qui parlaient anglais, une sorte d’une nouvelle élite du pays. Mais j’ai aussi connu des chauffeurs de taxi, j’ai eu discussions à l’auberge de jeunesse, dans les musées, dans les cafés et j’ai vécu beaucoup d’autres rencontres au hasard. En quelque sorte, cette situation me faisait venir à l’esprit l’Ukraine avant Maidan, la jeunesse qui aspire au changement et à une société plus juste, équitable et pacifique, qui tient son inspiration des valeurs européennes de tolérance, d’ouverture et de la règle de droit.

charentsi-400x202Probablement ces cafés, ces espaces non-fumeurs et ces discussions sur les droits des femmes à Erevan peuvent sembler d’une valeur anecdotique par rapport au pays dans son ensemble, mais pour moi, il s’agit d’un signe de changement lent mais constant au sein de la société arménienne.

 La Russie de Poutine a perdu tous ses fidèles les plus convaincus en Arménie. Pas de discussions sur l’éternelle fraternité entre les nations slaves et sur « tout sauf que la guerre ». L’Union Économique Eurasienne (UEEA) n’a jamais apporté de la paix ni de la prospérité dans le pays. Les prix sont hauts par rapport aux pays voisins. La société reste hautement corrompue, il n’y a pas de travail pour les jeunes arméniens, beaucoup d’entre eux se rendent en Russie pour travailler. Le gouvernement exploit le prétexte du conflit avec les pays voisins responsable de tout et pour ne pas mettre en place des réformes (comme c’était le cas en Ukraine). Le pays semble renfermé dans son impasse politique et économique.

 Les plus jeunes comprennent bien ce blocage et semblent coincé.es dans cette situation. Ils comprennent qu’il n’y a pas d’alternative pour l’Union Européenne et pour la règle de droit. En général, ils supportent l’Ukraine, qui a osé lancer un défi à Poutine. Or, il  n’est pas facile d’être entouré.es par des voisins fort nationalistes, agressifs et puissants, et donc il n’y a pas de chance pour un petit pays comme l’Arménie.

Personne ne s’attendait à ce que Maidan ait pu avoir lieu. Pendant que la classe politique ukrainienne, corrompue, arrangeait son accord avec à la fois la Russie et l’Union européenne, la jeunesse ukrainienne vivait sa propre vie, voyageait et étudiait à l’étranger,  chattait sur internet, lançait de nouveaux projets. Ignorer les aspirations des jeunes ukrainiens et leur processus d’« européisation » continu s’est avéré fatal pour Ianoukovytch[3].

Des changements similaires se sont produits en Arménie. La classe politique et les jeunes vivent d’une façon très différente. La jeunesse arménienne aspire au changement, à une société plus équitable, à l’état de droit, au travail et au fait d’avoir la possibilité de choisir pour sa propre vie. Moi, je suis assez optimiste, car, même si la situation politique et économique ne donne pas de signe de développement, la jeunesse arménienne a déjà exprimé clairement son mécontentement.

[1] AYSOR signifie « Activate Youth for sustainabilty : obtaining & rebuilding ». Entre le 3 et le 6 février 2017 érevan s’est transformée en une pépinière d’idées novatrices qui ont rempli l’ai tout en faisant circuler de la créativité et de l’esprit  typiquement PEJ. Aysor4Innovation NSC du PEJ en Arménie a réuni 120 participants nationaux et internationaux régroupé.es par le but commun de l’entreprenariat social et de l’innovation. De milliers de nouvelles idées, d’initiatives de  projets différents, une centaine d’amis et beaucoup d’autre.

[2] PEJ (Parlement Européen des Jeunes) en Arménie. Découvrez plus sur : http://eyparmenia.org/?s=AYSOR

[3] Ancien président de l’Ukraine, qui a échappé en Russie après Maidan

 

Tentative de coup d’état en Turquie en 2016. Un témoignage de première main.

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Source: https://krytyka.com/sites/krytyka/files/styles/article_image/public/images/opinions/coup-democracy_wins_-_pano1en12rnks3_0.jpg?itok=KeBnafqF

Par Taner Toraman, traduit par Elsa Cailletaud.

Au cours de la nuit du 15 au 16 juillet 2016, une faction des forces armées turques a tenté de renverser le gouvernement islamo-conservateur du AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, « Parti de la justice et du développement »). De nombreuses questions demeurent à ce jour sans réponse concernant cette tentative de coup d’état, qui s’est soldée par un échec. Une chose est cependant certaine : ses conséquences ont été grandes et ses traces sont loin d’avoir disparu dans la vie politique turque.

Voici un compte-rendu des événements, transmis par un témoin qui désire rester anonyme. Il arrivait justement à Istanbul le soir du soulèvement.

Le vol.

Jet Coup« J’avais décidé de partir pour Istanbul le 15 juillet 2016 pour me rendre sur le chantier de ma maison et constater l’avancement des travaux. Au moment de mon départ de Suisse, je n’ai rien remarqué d’anormal. Ce n’est que peu de temps avant notre atterrissage que la première bizarrerie s’est manifestée : alors que nous apercevions déjà la ville, l’engin a accéléré et repris de l’altitude, puis il a viré en direction de la Mer de Marmara et tournoyé au-dessus pendant environ un quart d’heure. C’était louche.

Le coup d’état

Quand je suis arrivé sur la place Taksim, des gens chantaient et jouaient de la musique. Cela ressemblait un peu aux représentations qui se tiennent au parc Gezi les vendredi soirs, c’était comme une grande fête. Une foule de curieux observait la scène. Moi, j’ai pris le métro jusqu’à Sarıyer pour me rendre à mon hôtel. Là-bas, rien ne semblait avoir changé depuis ma dernière visite. Tout paraissait normal. À onze heures et demie pourtant, un appel m’a réveillé : une proche voulait savoir où j’étais, si tout allait bien, si je n’avais pas eu de problème. Elle m’a dit qu’un darbe (« coup d’état ») venait d’avoir lieu. Encore un peu endormi, j’ai cru qu’elle avait dit deprem (« tremblement de terre »).

Atatürk Intl. Airport
Photo par auteur

J’ai vu après avoir raccroché que ma femme, qui ne m’avait pas accompagné en Turquie, avait essayé de m’appeler plusieurs fois pendant mon sommeil. J’ai rappelé. Elle m’a dit que des reportages en direct à la télé diffusaient des images du putsch en Turquie et qu’elle s’inquiétait pour moi. Après ces conversations, j’ai décidé de sortir pour voir ce qui se passait. Il était un peu plus de minuit.

Rumelikavağı Boğaziçi İstanbul
Sariye Büyükdere

À l’extérieur régnait un climat étrange. Mon hôtel était situé à Büyükdere, un quartier près de Sarıyer. J’ai marché jusqu’à la rue principale, celle où se trouvent tous les cafés et les restaurants. Habituellement, le vendredi soir, c’est un endroit très animé. Cette fois, il était désert.

Un peu plus loin, je suis tombé sur un grand groupe : une trentaine de personnes qui faisaient la queue au distributeur d’argent. Ils m’ont dit qu’ils avaient peur de ne plus avoir accès à leurs économies dans les jours à venir à cause du coup d’état. En entendant cela, j’ai su que la situation était grave et la crise imminente : lorsque les gens se mettent à retirer de l’argent et à constituer des réserves de nourriture, c’est toujours mauvais signe.

Peu après, dans le quartier voisin, à Çayirbasi, j’ai atteint le poste régional de commandement des garde-côtes turcs du Bosphore. Pas un chat. Pas de garde-côte, pas de militaire, pas de policier. Pas le moindre représentant de l’État.

Sariyer

Au retour, j’ai décidé d’aller jeter un œil dans trois ou quatre cafés de Büyükdere, connus pour être des repaires sociaux-démocrates. Habituellement, ces cafés sont tellement bondés qu’il est difficile de trouver une place pour s’asseoir. Ce soir-là, ils étaient presque vides. Il y avait peut-être cinq ou six personnes qui jouaient aux cartes.

Plusieurs hommes politiques s’exprimaient à la télévision, notamment Ahmet Davutoğlu (alors premier ministre de Turquie) et Abdulla Gül (alors président de Turquie). Bizarrement, ce dernier parlait de façon très agressive, ce qui n’est pas son style du tout. Fait plus frappant encore : chacun appelait d’un endroit différent, mais, comme s’ils s’étaient mis d’accord à l’avance, tous avaient le même discours, selon lequel le peuple devait soutenir et protéger son gouvernement en descendant dans les rues. C’était vraiment étrange : la télévision diffusait les images de l’armurerie lourde déployée par les putschistes…et le gouvernement envoyait des civils sans arme pour les contrer ? Quelque chose m’échappait.

À deux heures, les muezzins de toutes les mosquées ont lancé leurs appels à la prière, puis, tout comme les hommes politiques à la télévision, un appel à la protection du gouvernement. Quiconque essayait de lui nuire serait sévèrement puni. Je n’en croyais pas mes oreilles : ils ne plaidaient pas pour la pacification, mais bien pour le combat ! Tout cela semblait irréel…

Les conséquences

À mon réveil, le lendemain matin à neuf heures, j’ai écouté les informations. Selon les estimations, environ 3 000 salariés des institutions étatiques, présumés sympathisants du mouvement putschiste, avaient été arrêtés. Je me suis demandé comment le gouvernement avait fait pour identifier aussi rapidement qui appartenait à quel camp, et surtout pour arrêter tous les suspects au cours de cette nuit chaotique.

Dehors, tout était toujours très calme. Il n’y avait pas un seul taxi ou bus en service, ni de minibus, véhicule qui pullule habituellement dans les rues d’Istanbul. Sur mon chemin, je suis passé de nouveau devant les postes des garde-frontières et de la police locale. Il n’y avait toujours personne, mais les gros bus publics avaient été garés devant l’entrée de la gendarmerie. J’ai d’abord pensé qu’ils allaient servir à transporter les soldats rapidement d’un poste à un autre, mais j’ai appris plus tard qu’ils étaient là en réalité pour assurer la sécurité des bâtiments paramilitaires en empêchant une éventuelle charge des tanks des factions putschistes. La police se protégeait, mais ne protégeait pas les civils.

Au cours de la journée, les informations diffusées par les médias sont devenues si absurdes qu’avec un soupçon de bon sens, il était impossible de les croire. À midi, Fethullah Gülen, homme auparavant respecté et adulé, était subitement devenu le terroriste Fetö, et, bien que le coup d’état ait été un échec total, les journalistes semblaient affirmer qu’il avait réussi à contrôler secrètement tous les pouvoirs militaires, économiques et judiciaires de Turquie avant le putsch.

L’exhibition des symboles nationalistes a commencé. Avant le coup d’état, les supporters du AKP ne semblaient pas très attachés au drapeau turc, mais, d’un seul coup, ils se sont tous mis à l’agiter au sein de grands cortèges, au son de marches de l’Empire Ottoman, en criant « Allahu Akbar ! » (« Allah est grand ! »).

Le MHP (Milliyetçi Hareket Partisi, « Parti d’action nationaliste ») a rapidement rejoint ces manifestations. Dès le premier jour après le coup d’état, son dirigeant a assuré le AKP de son soutien et les deux partis ont formé une alliance.

En marge de tout cela, certains manifestaient pour la protection de la démocratie et de la liberté.

C’est dans cette situation qu’était la Turquie lorsque je l’ai quittée pour retourner en Suisse, après avoir vérifié l’état d’avancement du chantier de ma maison.

 

Infiltrer la frontière hispanique en quatre jours : mission possible !

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Par Valentina San Martin

Une arrivée réussie.

En l’espace de quelques jours, plus de 850 migrants africains sont parvenus à pénétrer l’enclave espagnole de Ceuta depuis le Maroc en forçant les grillages à la frontière. Et ce sur fond de tension entre Bruxelles et Rabat[1].

Lundi 20 février 2017 vers 3h30 du matin, près de 600 migrants subsahariens ont tenté d’entrer à Ceuta et «359 ont réussi», a indiqué la préfecture de l’enclave dans un communiqué[2].

Après avoir cassé les portes d’accès avec des cisailles et des marteaux, ils ont réussi à entrer en Europe. Ces faits s’étaient déjà produits «dans la même zone difficile à surveiller le 17 février 2017 : 498 migrants avaient réussi à passer au même endroit », a ajouté un porte-parole de la préfecture.

Différend Rabat-Bruxelles

Depuis que Rabat est en froid avec Bruxelles, le pays a menacé à demi-mot de relâcher le contrôle exercé sur les migrants qui, une fois sur le sol espagnol, peuvent demander l’asile et s’installer dans l’UE. En effet, un différend oppose le Maroc à l’EU concernant l’interprétation d’un accord de libre-échange sur les produits issus de l’agriculture et de la pêche. Dans un arbitrage rendu fin 2016, le Cour de justice européenne avait décidé que le Sahara occidental, ancienne colonie espagnole contrôlée par Rabat, n’était pas concernée par cet accord. Les opérations commerciales entre le Maroc et certains pays européens sont donc actuellement en sursis[3].

Le 6 février 2017, le ministère marocain de l’Agriculture avait prévenu que l’Europe s’exposait à un «véritable risque de reprise des flux migratoires»[4].

Les bonnes relations entre l’Espagne et le Maroc non altérées

Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, a toutefois estimé que le Maroc avait fait de son mieux pour contenir cette nouvelle vague de migrants. Après de longs périples, ils attendent par milliers au Maroc l’occasion de tenter de forcer le passage vers Ceuta et Melilla.

«Les  responsables des forces de sécurité marocaines ont fait tous les efforts possibles et je leur en suis reconnaissant», a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à Malaga, sur la côte sud de l’Espagne. «Ce qui se passe, c’est qu’il y a des batailles qui ne sont pas faciles», a-t-il poursuivi, qualifiant de «magnifique» la collaboration avec le Maroc, et affirmant que les relations entre Rabat et Madrid n’avaient jamais été meilleures[5].

Et après ?

Dans la nuit, le média local El Faro de Ceuta a pu filmer des dizaines de jeunes Africains dans les rues de Ceuta. Ces derniers dansaient de joie ou embrassaient  le sol de l’enclave espagnole, en criant «merci Seigneur» ou «je suis en Europe!».

Selon Isabel Brasero, porte-parole de la Croix-Rouge à Ceuta, il n’y a pas eu de blessés graves parmi eux. «Nous avons transféré onze personnes à l’hôpital, huit avaient besoin de points de suture et trois devaient passer une radio», a-t-elle annoncé. Et selon la préfecture, deux gardes civils et un immigrant ont été soignés pour des blessures plus graves.

Le Centre de séjour temporaire pour les immigrants (CETI) déborde de candidats à l’asile: «nous avons environ 1 400 personnes au CETI, pour une capacité d’accueil de 512», a précisé le porte-parole de la préfecture.

Pour les abriter, cette dernière a demandé une armée de tentes et une cuisine de campagne, qui devaient être installées sur le parking d’un centre équestre voisin. L’ONG a également distribué à chacun un kit contenant des vêtements neufs, des chaussures et des couvertures alors que le temps était à la pluie et au vent.

Néanmoins, la suite pourrait s’annoncer plus compliquée. L’enclave de Ceuta constitue, avec celle de Melilla, la seule frontière terrestre entre le continent africain et l’Union européenne (UE). Et en ces temps difficiles où la droite nationaliste européenne monte en puissance, une surveillance plus sévère pourrait éventuellement voir le jour.

Alors que les périples migratoires s’apparentent à des trajets longs, dangereux et une arrivée compliquée, le débarquement de ce mois de février est plutôt étonnant. Des relations internationales intactes, aucun mort ni blessé grave, tout cela suivi de chants une fois arrivés en terre européenne : la traversée relève de l’exception. Mais qu’en est-il de la communauté internationale ? Ce débarquement soudain pourrait-il en effrayer quelques-uns au point en Europe? A voir. En attendant, la mission migratoire que certains souhaitent impossible, détient peut-être une faille, et elle se nomme Ceuta.

[1] Revendiquée par le Maroc, l’enclave constitue, avec celle de Melilla, la seule frontière terrestre entre le continent africain et l’UE. Elle est un point de passage pour l’immigration clandestine venue d’Afrique noire et du Maghreb. Depuis le milieu des années 2000, elle est entourée par une double clôture grillagée de huit kilomètres de long.

[2] http://www.lanouvellerepublique.fr/France-Monde/Actualite/Politique/n/Contenus/Articles/2017/02/21/Ceuta-la-porte-forcee-de-l-Europe-3009374

[3] Lire d’avantage sur https://www.letemps.ch/monde/2017/02/20/pres-300-migrants-ont-force-frontiere-ceuta; http://www.huffpostmaghreb.com/2017/02/06/maroc-union-europeenne_n_14631432.html

[4] http://www.huffpostmaghreb.com/2017/02/06/maroc-union-europeenne_n_14631432.html

[5] https://www.lorientlejour.com/article/1036261/plus-de-850-clandestins-forcent-la-frontiere-de-ceuta-en-4-jours.html

Notre monde a simplement besoin d’humanité.

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La conférence GIMUN 2017

Par Mawuli Affognon.

Ce sera mon dernier pour la 18ième conférence annuelle de la Geneva International Model United Nations 2017. Je préfère vous le dire. Je déteste écrire à la première personne. Je n’aime pas raconter ma vie, pas parce que je trouve qu’elle n’est pas intéressante, mais parce que c’est comme ça. Du 25 au 31 mars 2017, j’ai observé des jeunes du monde entier débattre de divers sujets. J’ai vu de la conviction, des émotions et des éclats de rires. J’ai côtoyé des jeunes ambitieux, soucieux de leur image et déjà sous la pression de la réussite sociale. C’est la première fois que je séjourne plusieurs jours à Genève. Souvent, elle n’est que la ville de transit vers d’autres destinations du globe. Elle est belle, cette ville helvétique, belle de ces buildings, mais surtout de toutes ces personnes des 5 continents. J’ai été marqué par le regard de la dame qui a servi le menu NATURA au restaurant, toute cette semaine. J’aurai voulu avoir son avis sur les questions qui ont occupé nos délégués tout au long de ces six jours. A-t-elle une opinion sur la politique internationale ?

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Dans ces belles institutions aux murs impressionnants, parfois, on oublie très vite les petites mains. La dame qui se réveille très tôt pour faire le ménage, le jardinier qui s’occupe des fleurs ou le cuisinier qui derrière ses fourneaux s’activent pour l’appétit des dames et sieurs bien sapés. J’ai bu beaucoup de café cette semaine pour pouvoir tenir le rythme. Je suis arrivé à Genève, dans la nuit du 24 mars, de Paris où j’ai participé à la Semaine de l’apprentissage mobile de l’UNESCO pour le compte de l’association KEKELI LAB basée au Togo. C’est dire que je suis arrivé dans la ville au jet d’eau, fatigué. Mais cette expérience, je voulais la faire. J’avoue que je n’ai pas bu que du café, chocolat vanille et lait vanille ont également été mes boissons préférées. Voilà, je me suis confessé. J’ai eu l’honneur de rencontrer la dame qui s’occupait de la grande machine à café. Oui, ça a été un immense honneur de rencontrer celle qui rendait possible la magie. Je pense que notre monde gagnerait beaucoup en paix, si nous avions l’humilité d’observer et de donner la parole à celles et ceux qui souvent ne l’ont pas. Je ne vais pas faire long pour ne pas laisser échapper mon train pour Lausanne.

Dans quelques années, j’espère que tous ces jeunes qui ont simulé des négociations onusiennes ne perdront pas leur innocence, leur foi en l’humanité et leur désir d’un monde meilleur. Nombreux d’entre eux représenteront les années à venir des gouvernements, des multinationales, des groupes d’intérêts puissants, vivement qu’ils ne cèdent pas à la face animale en chaque humain. Vivement qu’ils ne succombent pas à l’envie de destruction et d’avidité qui habite chaque humain. Quant à moi, je retourne à ma vie d’étudiant africain en Europe. Comme notre monde, je pense que j’ai besoin d’amour et de sourire.

GIMUN 17

Que vive GIMUN ! Que la paix règne sur toutes les familles dans les régions du monde où l’avidité de la plus-value et la folie meurtrière des gachettes rodent !

La conférence de GIMUN était un événement inoubliable.

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Par Loubna Chatta/Traduit par Lucie Chatelain.

Preparation week end at UNIbastion
Un selfie à l’Uni-Bastions durant la semaine de préparation.

 

Il y a quatre mois, des centaines d’étudiants provenant du monde entier se sont réunis à Genève au siège de l’ONU pour la conférence annuelle de GIMUN. Une semaine durant laquelle le temps s’est arrêté et quasiment toutes les barrières se sont abaissées. L’enthousiasme autour de cet événement est incomparable ! Tout commence quand vous soumettez votre candidature de participation. Je pense que pour la plupart d’entre nous, ça commence par un acte de foi et quelques attentes par-ci par-là. Jusqu’à la réception de ce premier email : « Félicitations, vous avez été sélectionné(e) pour la 18e conférence annuelle de GIMUN ». La nouvelle qui embellit votre journée.

 Et c’est là que la véritable aventure commence.

Pendant la conférence, chacun d’entre nous a dû, quelle que soit notre mission, se mettre au travail : écrire des guides d’études, rédiger le journal (The GIMUN Chronicles), préparer le programme, les propositions, et bien plus encore.

 

Fun Final Group picture
La photo officielle par Tatyana Gancheva.

 

Puis est arrivé le Grand jour. Le 25 mars. Nous nous sommes tous rassemblés à Uni Bastions. Et même si l’on avait tous plus de 18 ans, on pouvait ressentir une atmosphère bon enfant — ce que l’on peut éprouver à tout âge, comme lorsque l’on découvre un nouvel univers ou que l’on rencontre l’amour de sa vie.

C’était un samedi, premier jour de la préparation du weekend. Puis est arrivé le lundi, notre tout premier jour de travail dans l’enceinte de l’ONU. Première rencontre des personnes avec lesquelles on avait communiqué via Whatsapp ou par email. Échange des impressions et des attentes. Et, bien évidemment, préparation intense de toute la conférence.

Pendant cette semaine au siège de l’ONU, j’ai eu l’impression qu’on avait tous vécu une expérience plus ou moins bouleversante.

 

Geneva Tour
Tour de Ville de Genève. Par Tatyana Gancheva

 

Quand j’ai commencé à travailler en tant que journaliste, j’ai été dès le départ impressionnée par l’implication des délégués — la plupart d’entre eux avaient l’air si jeunes, mais ils n’en étaient pas moins préparés et enthousiasmés par leurs sujets.

Je les ai observés toute la semaine. J’ai remarqué qu’ils se sentaient plus à l’aise et devenaient plus professionnels au fil des jours. Et j’ai compris : tel était leur amour pour la diplomatie. De fait, elle a le pouvoir de rassembler les opinions de chacun, avant et au-delà de toute chose. La diplomatie permet en effet de communiquer et d’être entendu, ce dont manque parfois le monde extérieur.

Je n’ai pas seulement acquis une expérience professionnelle pendant cette semaine, j’y ai aussi gagné une incroyable expérience humaine. Tout d’abord, avec l’équipe Presse et Média que je nommerai sans exagération « ma famille d’une semaine ». Puis avec tous les sous-secrétaires généraux que j’ai pu interviewer et grâce à qui j’ai pu découvrir les coulisses de la conférence.

 

Fun timea at Ethno Bar.
La soirée à Etno bar à Genève.

 

Enfin, viennent ces rencontres en tête à tête qui nous laissent des souvenirs inoubliables et nous encouragent à poursuivre un travail assidu. J’ai eu la chance de partager des moments avec des personnes qui ont fait le déplacement depuis l’Égypte, les États-Unis ou le Ghana par exemple, et avec qui nous avons pu partager les mêmes valeurs, les mêmes espoirs… et aussi le même humour !